Une autre histoire

solitude

Article de Marie-Pierre Bardou

Je suis l’auteur de 17 romans (dont une saga historique de huit tomes) et deux guides pratiques relatifs à l'écriture, publiés depuis 2012 aux Éditions Hélène Jacob. Parallèlement, je suis rédactrice, correctrice et écrivain public depuis 2011, ainsi que formatrice et coach en écriture depuis 2021.

Catégorie "Articles divers"

23 Oct 2016

Août 2015, quelque part en France 🙂

Une gentille infirmière (belge, ils sont choux ces belges) penchée sur moi, m’enlevant mes points de suture et me parlant, me parlant… pour que je stresse moins, pour que j’oublie le scalpel à quelques millimètres de mon œil. Elle me parle de ses pratiques, de ses 30 visites quotidiennes, chacune facturée à … 8,8 euros… pour avoir un salaire qui lui permette de vivre à la fin du mois. Enfin, de survivre. Elle me parle des pratiques de la médecine actuelle, encore trop frileuse en France sur toutes les thérapies dites « alternatives », sophrologie, acupuncture, hypnose. Et de l’explosion des cas de démence dans la population : année après année, les troubles mentaux prennent une ampleur inquiétante, dans le silence assourdissant des médias qui préfèrent parler de la météo (c’est vrai, quoi, on est trop cons pour lever les yeux au ciel).

Pourquoi ? lui demandé-je, pour oublier ce point de suture qui résiste, là, au coin de l’œil.

Parce que de plus en plus de gens sont seuls.

Isolés, sans contact affectif avec autrui, sans personne avec qui parler, rire, pleurer. Ils sont retraités, au chômage, en longue maladie. Ils n’ont aucun contact émotionnel ou physique avec leurs semblables, ne serait-ce qu’une poignée de mains ou une accolade, un « bonjour », un « comment ça va ».

Du coup je ne vois plus le scalpel. Je vois la petite mamie de ce matin, croisée au supermarché, et contre laquelle j’ai maugréé comme je sais si bien le faire en croisant toutes ces vieilles personnes qui semblent choisir immanquablement la pire journée pour faire leurs courses, la journée qui se transforme en cauchemar. Ils ont toute la semaine de libre, merde alors, ils le font exprès ?

Eh oui, peut-être bien en fait. Je me déteste d’avoir jugé cette petite mamie à l’emporte-pièce.

Ma nurse a fini, je peux respirer. On continue à parler pendant qu’elle achève ses soins : gestes sûrs et doux, voix tranquille. Et on parle du mal du siècle. Non, ce n’est pas la pollution prête à détruire la planète. Ce n’est pas les guerres et les carnages aux quatre coins du monde. Pour elle, c’est bien plus proche de nous: un mal silencieux qui grandit dans l’ombre de notre indifférence. Je n’avais jamais réfléchi à ça, avant.

Pour moi, la solitude est un apaisement, un accord tranquille avec moi-même.
Elle me permet de créer, de me recentrer, elle est l’outil de l’écrivain…foule

Oui, mais ça c’est parce que je ne suis pas seule tout le temps. J’ai mon travail, j’ai ma famille, j’ai mes amis, mes proches. Quand j’ai besoin d’un câlin, de parler, de rire, je n’ai pas à aller dans un supermarché aux heures de pointe en espérant un miracle.

Car elle en voit, des gens vraiment seuls, ma gentille infirmière venue de Belgique. Elle les voit, ceux qui ont littéralement sombré, coupés du monde émotif de leurs semblables, le seul à pouvoir créer des liens, garder un esprit clair. Ils sombrent, et tout le monde s’en fout.

Oh, si, je suis médisante ! On va en parler, et même très bientôt, quand la Sécu va s’alarmer des dépenses occasionnées par ces déchets humains qui, merde alors, n’avaient qu’à ne pas rester tout seuls dans leur coin !

Quand il sera question de fric, on parlera de la solitude. Ce sera trop tard, mais ça donnera du grain à moudre à nos chers journalistes qui en ont un peu marre de dire que c’est la canicule et hydratez-vous mais pas avec de l’alcool ou il va faire très froid réchauffez-vous mais pas avec de l’alcool.

Il y a vraiment des fois où je déteste ce monde. Je vais retourner derechef à ceux que je créé, là où les seules souffrances sont faites pour être apaisées et la solitude pour être brisée… Ou pas. Mais ça, c’est une autre histoire… 🙂

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4 Commentaires

  1. Claude Colson

    Eh oui, voilà ce qu’est devenu notre monde. Belle empathie, en tout cas.

    Réponse
    • Marie-Pierre Bardou

      Merci Claude ! 🙂

      Réponse
  2. agnesb62

    Moi aussi, j’ai râlé contre nos vieillards (Aaaaaarrrrgggghhhhh, mot INTERDIT !!!!! Ce sont des SENIORS !!!!!) qui font leurs courses lorsque les « actifs » peuvent les faire, le soir en semaine ou le week-end… Mais c’est souvent leur seule sortie de la journée ! Ne parlons pas des chômeurs qui sont honteux de ne plus avoir d’identité puisqu’il ne « font » plus rien… et des SDF qui pullulent dans Paris (j’ai été sciée par leur nombre ce week-end)… Mais on s’en fout des autres, on pense à soi, à son petit confort, à son massage, sa thérapie, sa gym, sa séance de… je ne sais pas quoi ! Alors qu’il suffit parfois d’un bonjour, d’un merci, d’un s’il-vous-plaît, d’un échange rapide mais VRAI pour aller un peu mieux… Foutue fin de sycle social de merde… On démarre quand le prochain ???

    Réponse
    • Marie-Pierre Bardou

      J’aimerais bien le savoir moi aussi, Agnès ! 🙁 C’est vrai, c’est un monde froid et âpre qu’on doit affronter. Et le faire seul, eh bien… il faut un sacré courage !

      Réponse

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